Jamaa el fnaa by night
La place des miracles
Il est vingt heures, la mutation commence. Marrakech se transforme en une vraie cour des miracles où plus rien ne choque. Une gigantesque fresque humaine, réglée comme une horloge dans un espace temps figé dans l’horreur et la luxure. Un autre visage d’une ville qui bascule et s’engouffre dans l’obscurité inquiétante et moite qui l’enveloppe comme si elle désirait garder, loin des regards, toute sa laideur. Une race à part, une ca tégorie d’êtres humains ou ce qui en reste, prend possession de la ville. Dans un enchaînement perpétuel d’une image irrationnelle, des chats pourchassent des rats, eux-mêmes pourchassés par des chiens, le tout se disputant un sachet éventré portant les stigmates d’une crise économique, ayant noyé le tout dans son gros vomi Ce spectacle résume l’état actuel des lieux d’une ville qui, la nuit venue, implose dans un bruit sourd.
Un chaos bien organisé où tout le monde, celui de la nuit, trouve son compte. Loin des regards, dans des ruelles isolées et en toute tranquillité, des bandes de trois à quatre enfants, des épaves vivantes, se «connectent» aux tuyaux d’échappement des quelques voitures en stationnement.
Ils espèrent de la sorte émettre, peut-être, des e-mails en direction de l’enfer pour qu’on leur réserve une place au «show».
Des gosses pas plus hauts que trois pommes, livrés à eux-mêmes, préférant noyer leur chagrin, celui d’avoir été trahis, dans les émanations d’un tube de colle forte ou de diluant à bon marché.
Des enfants pouvant se transformer en bêtes sanguinaires pour seulement quelques dirhams, à même, de leur procurer en besoins, le suffisant pour s’évader de l’enfer de la rue et des hommes qui les ont pris en otages. Faire un tour à travers les principales artères de la ville de Marrakech choque les âmes sensibles et glace le sang des plus hardis. On n’aurait jamais cru que le boulevard mohamed VI pouvait être aussi long
Comme par enchantement, des êtres à part surgissent de la nuit, engendrant une atmosphère lourde et chargée d’inquiétude. La place de Jamaa el fnaa face à la Grande poste, se transforme en vrai pont des soupirs où le «troisième sexe» se donne, à chaque nuit tombée, rendez-vous.
Ressassant à qui veut bien les écouter, des homosexuels déroulent le fil de leur vie, leur drame, celui d’assumer leur condition dans une société totalement hermétique.
Agissant en solitaire, dispersés sur place, ils sont là à espérer vendre leurs charmes pour se prouver, quelque part, qu’ils existent. Solidaires puisque marginalisés, ceux qui osent vouloir les inquiéter sont rares. Ils ont choisi cette place où, en totale communion, ils ouvrent une fenêtre sur un monde totalement tabou et difficile à concevoir.
A bab doukkala, au niveau de la double voie menant au rond-point de la gare rtoutiére, le commerce du sexe, bas de gamme, est florissant.
Des femmes de tout âge et pour tous les goûts et les bourses, fardées abusivement et légèrement vêtues, déambulent en long et en large à l’affût d’une clientèle bigarrée et aux instincts sexuels particuliers. Jouant tous les soirs à la roulette russe, ces prostituées, au bout du rouleau, se donnent au premier venu, mettant sur une même balance, les risques de contracter le sida et les quelques dirhams pouvant les extraire, l’espace d’un bon casse-croûte, des flammes de la géhenne.
Une vie qui ne pèse pas lourd et qui se consume lentement sur un trottoir glacial et mal éclairé.
En revenant au centre-ville, en amont, les quartiers semlalia sbais zitoune sont les plus importants cartels de stupéfiants. Malgré leurs descentes répétées, les brigades de «l’anti-stup» sont en continuel bras de fer avec une multitude de dealers ne reculant devant rien afin d’écouler leurs marchandises. Des activités nocturnes rythmées par le va-et-vient incessant d’un éventail insoupçonné d’une clientèle qui, des fois, est surprenante. Rien à voir avec les idées reçues, la caricature, d’un «junky» complètement rongé par les effets du manque et prêt à vendre sa chemise pour accéder au Nirvana. Des hommes et même des femmes, issus de la société dite mondaine et occupant, des fois, des places assez élevées dans l’échelle sociale , viennent régulièrement s’approvisionner en drogue douce.
Tapis au fond du siège de leurs automobiles, tous feux éteints, ils attendent le bon moment pour procéder à la transaction et quitter les lieux où l’atmosphère tendue est figée dans un calme inquiétant. Source de revenus importants, ces nantis, accros au kif, n’ont pourtant rien à craindre dans ce quartier réputé de véritable «coupe-gorge». Mieux encore, on leur fait les yeux doux et les dealers du coin les affranchissent et les protègent, ils sont prêts à se vendre au diable pour seulement quelques sous en poche. Malgré les coups de filet spectaculaires, les descentes quotidiennes des forces de l’ordre et les saisies impressionnantes de drogues en ces lieux, le quartier sbais... reste la plaque tournante du trafic de drogues de la ville..
L’arrestation d’un grand baron permet le bourgeonnement de plusieurs autres, n’ayant que trop attendu pour saisir leur chance, par peur de représailles des caïds de la drogue ayant pignon sur rue
Dans le quartier hay hassani, le commerce de la Blanche a envahi les lieux
Un négoce juteux et risqué à la fois.
Des saisies relativement importantes et l’arrestation de membres de réseaux mafieux, en sont la preuve. Mais rien ne transpire à l’air libre. Les ventes se font sur commandes et la «cam» passe toujours par des intermédiaires avant d’atterrir sur les tables bien arrosées de salons privés calfeutrés où le gratin local se donne régulièrement rendez-vous, autour d’une poudre blanche aux vertus «miraculeuses».
A noter que la cocaïne a fait son apparition dans des établissements de jeux clandestins, au début des années 2000, en provenance d’Espagne et de France.
Pour finir cette petite ballade à travers les principales artères de la ville de marrakech, il est nécessaire d’ajouter une touche finale en parlant, à juste valeur, de la condition inhumaine des SDF.
Les rues avoisinantes, au niveau de Mac Donald gueliz, se transforme en un véritable «Hilton» pour miséreux. Enveloppés dans des couvertures crasseuses, des hommes, des enfants et même des femmes tentent, tant bien que mal, de faire face à la rudesse d’un hiver rigoureux.
Dans une symphonie mal orchestrée, les toussotements et les râles de l’ensemble des «pensionnaires» de cet hôtel en plein air, les aident à dormir.
Un dortoir à ciel ouvert où, à chaque hiver, des SDF finissent par ne plus se réveiller..., trop fatigués et usés par les nuits glaciales d’une ville qui n’aura pas su leur assurer une vie
meilleure