l' islam humaniste
Il faut d'abord louer l'initiative de la maison d'édition Le Fennec d'avoir lancé cette collection Poche Essai à 10 Dhs. En mettant à la portée du plus grand nombre des textes aussi essentiels aujourd'hui que «Réflexion d'un musulman contemporain»,de l'intellectuel tunisien Mohamed Talbi, elle contribue à diffuser dans la société une pensée rendue absolument nécessaire par le double défi d'une version de l'islam asséchée et donc intolérante et de l'angoisse teintée de mépris d'une certaine intelligentsia occidentale qui s'absout de tout effort de connaissance profond de l'islam, en le rejetant en bloc comme une religion fasciste. Ce petit livre n'apprendra rien de nouveau aux lecteurs de Mohamed Talbi. Il n'avance pas ici de thèse nouvelle. Pour ceux qui n'ont encore jamais été exposés à sa pensée, ce quasi-fascicule est une parfaite introduction aux idées du penseur tunisien. Quand dans la préface de l'ouvrage, le philosophe marocain Abdou Filali Ansary écrit que « les appareils conceptuel et légal développés par les clercs religieux des temps passés ne rendent justice ni à l'esprit de la religion ni aux aspirations des musulmans », il situe parfaitement l'apport de Mohamed Talbi : l'effort de retour à cette lumière intense que représente, pour les musulmans, l'Islam dans sa vérité, l'Islam humaniste. La contribution majeure du penseur tunisien est son fameux concept de lecture « vectorielle » du Coran. Une lecture dynamique du texte sacré qui en respecte les principes fondamentaux. On se rappelle que les promoteurs de la réforme du Code de la famille avaient basé leur argumentation sur ce même principe. Le respect de l'esprit de l'Islam passe par une lecture actualisée du texte sacré. Le « littéralisme » des conservateurs aboutit au dévoiement des principes de justice et d'équité qui représentent le socle éthique du message de Mohammed.
Mohamed Talbi cite, à ce propos, Abou Hanifa qui disait, en l'an 150 de l'Hégire, à propos des conservateurs docteurs de Loi qui l'avaient précédé : « Ce sont des hommes et nous sommes des hommes ». Talbi renforce son argument en citant le Hadith qui dit : « Lis le Coran comme si il était révélé à toi-même ». Il en conclut que « si Dieu me parle, je dois l'écouter avec mon esprit d'aujourd'hui, dans ma situation actuelle ». Cette acceptation de facto d'une pluralité de lecture impose un postulat de base : la liberté de débattre. Talbi y consacre de longs passages. Au sujet de la Chari'a, l'homme de foi qu'est Mohamed Talbi la rejette en tant qu'organisation de la société. Il souhaite que les musulmans reviennent au sens premier du concept : « La direction, le chemin qui mène à Dieu ». Talbi rappelle que la Chari'a est surtout « une organisation éthique et spirituelle et a, dans ce cas, un rôle à jouer pour la communauté musulmane».Ses propositions concernant la Chari'a répondent aussi à un souci démocratique. Il écrit : « Notre crise est d'ordre juridico-social. Nous n'en sortirons que si nous réglons la question de la chari'a d'une façon qui satisfasse la conscience des masses ». Il évite ainsi le piège dans lequel sont tombées certaines élites arabes et occidentales qui pensaient que l'islam est une camisole, fatalement imposée à une population contre son gré. Une vision largement démentie par la pléthore de sondages d'opinion qui viennent confirmer la centralité de l'Islam dans la vie des citoyens dans le monde arabo-musulman. Talbi en profite, au passage, pour réfuter l'idée selon laquelle ont existé et existent encore des régimes théocratiques. Théocratie signifie souveraineté de Dieu, et pour Talbi, ce que l'on voit en Arabie Séoudite ou en Iran, serait plutôt une « nomocratie ». Il utilise ce néologisme pour expliquer que c'est bien la souveraineté de l'interprétation de lois (nomos en grec) divines qui caractérise ce que d'autres appellent théocratie. La précision est de taille. Car en réfutant la notion de théocratie, il souligne l'« humanité » et donc la faillibilité inévitable de lois faites par des hommes pour des hommes. Cette faillibilité n'est surmontable que grâce à la démocratie. Une démocratie nourrie des principes d'éthique et de justice du message de Mohammed, qui se retrouvent, selon Talbi, dans toutes les grandes religions du monde.